Le pouvoir du choix

Un an de cela, Sheina Hyppolite vivait une sexualité tourmentée. La jeune femme de 25 ans étudiante en Gestion des affaires, avait constamment peur de tomber enceinte, mais ne prenait aucune contraception, elle vivait un dilemme constant.

Orpheline de sa mère à l’âge de 13 ans, Sheina a essuyé quelques péripéties avant de trouver son chemin. A l’époque, elle a dû aller vivre chez son père pendant quelques temps. Malmenée par sa belle-mère, l’adolescente quitta ce foyer pour retrouver sa grandmère maternelle sous un toit modeste qui accueillait déjà d’autres membres de la famille. Là-bas, elle pensait y trouver un abri sûr et chérissait le rêve d’être une femme indépendante, gérant sa propre entreprise à l’avenir; cependant les choses ne se sont pas améliorées pour Sheina. Faisant face au mépris de ses proches, sans aucun parent soucieux de faire son éducation sexuelle, elle tomba enceinte à 18 ans, ce qui l’empêcha de se présenter aux examens de Bac cette année-là.

Aujourd’hui sa fille à 7 ans. La jeune femme repense souvent à cette période difficile de sa vie. “M swete te okouran de yon program tankou Djanm avan, gen anpil traka m tap evite nan adolesans mwen,”* soupire Sheina en tripotant une de ses tresses.

En Haïti, plus de 80% des grossesses non désirées se produisent chez des femmes qui n’ont pas accès aux méthodes modernes de contraception. De plus, divers tabous tournent autour de la planification familiale en générale, freinant les jeunes dans leur choix de ce moyen pour se protéger. Pourtant le problème reste entier, les filles avortent au su de tous, bien que cette pratique soit légalement punie par la loi haïtienne.

Pour faire face à ce problème, l’Organisation Haïtienne de Marketing Social pour la Santé (OHMaSS) qui travaille dans le pays depuis plus de trente ans, a lancé en 2017 le mouvement Djanm à travers le programme IGNITE. Financé par le gouvernement néerlandais, ce programme a pour but d’apporter des informations fiables aux jeunes sur leur sexualité et de rendre accessible au meilleur prix différentes méthodes contraceptives sur le marché local, afin d’aider les jeunes à protéger leur avenir.

À cette fin, l’OHMaSS forme des jeunes appelés « mentors » qui visitent régulièrement les quartiers pour sensibiliser et présenter plusieurs méthodes contraceptives de courte et longue durée que l’organisation a facilité sur le marché haïtien au meilleur coût. Cette stratégie est possible car faisant partie du réseau Population Services International, l’OHMaSS a pu négocier directement avec les grands laboratoires pharmaceutiques afin de trouver des produits de qualité à un prix très avantageux. C’est ainsi que l’OHMaSS compte développer le marché de la contraception en Haïti et faciliter les jeunes dans leur choix d’adopter la meilleure contraception pouvant les éviter de tomber enceinte sans le vouloir.

 

Sheina Hyppolite, souriante, relisant ses notes. crédit photo: Barbara Saint-Cirin

Sept ans de cela Sheina n’avait pas cette option. Après sa grossesse, elle avait commencé à prendre la pilule contraceptive Pilplan, mais le comprimé n’était vite plus disponible dans les pharmacies et il y avait très peu d’autres choix dans le pays. La jeune femme a donc passé plusieurs années dans le stress et la peur de retomber enceinte sans aucun moyen permanent pour la protéger. Cependant la jeune maman était bien décidée à bâtir un meilleur lendemain pour elle-même et son enfant, et n’a pas oublié son rêve.

L’année dernière, une cousine de Sheina qui fait partie des mentors de l’OHMASS, l’a informé du mouvement Djanm lors d’une sensibilisation dans son quartier. L’étudiante a pris connaissance de la gamme contraceptive offerte et a opté pour l’Implanon NXT, une méthode d’une durée d’action de trois ans. “Depuis que j’ai choisi cette contraception, j’aborde la vie avec plus d’assurance, je sens que je pourrai tranquillement finir mes études et penser à l’avenir de ma fille” raconte-t-elle d’une voix sereine.

L’OHMaSS a tiré des leçons de la jeune femme, et s’efforce d’éviter à d’autres jeunes ce parcours stressant et incertain en misant sur sa stratégie de développement de marché des méthodes contraceptives. Pour la période d’octobre 2018 à juin 2019, c’est plus de 3.000 jeunes filles qui ont pu éviter les grossesses non désirées grâce au mouvement Djanm. L’organisation a aussi lancé cette année, le concept de clinique adaptée aux jeunes en partenariat avec 25 prestataires de santé dans l’aire Métropolitaine, afin de permettre aux jeunes de trouver des services de santé sexuelle qui répondent à leurs attentes sans jugement ni discrimination.

“M pap janm ka remèsye Djanm ase paske gras a li m gen chwa, jodi a m ka deside sa ki bon pou mwen e rete tèt frèt,”* confie Sheina toute souriante, les motifs colorés de son corsage rayonnant sur son visage.